« La raison d’être, Méditation sur l’Ecclésiaste » par Jacques Ellul

Jacques Ellul, La raison d’être, Méditation sur l’Ecclésiaste[1]

1987

   Après avoir varié à l’intérieur d’une large « fourchette » (entre le VIIe siècle avant J.-C. et la fin du IIIe siècle), notre texte est daté aujourd’hui entre 350 et 250, avec une préférence pour la période de la conquête d’Alexandre, un peu avant ou un peu après, c’est-à-dire vers 320.

   (…)

   Sans conteste, Qohélet vient de qahal qui veut dire assemblée, mais il semble que son dérivé soit une création particulière à notre livre.[2]

   Combien de prédicateurs osent prêcher sur Qohélet? (sauf deux ou trois versets, toujours les mêmes!) Quels sont les grands théologiens qui se fondent sur lui? Au hasard, je prends Thomas a Kempis, Kierkegaard… deux solitaires par excellence.[3]

   Salomon n’est pas expressément nommé dans le texte. Mais il ne peut guère y avoir de doute sur l’intention de l’auteur: il est fils de David, roi d’Israël et roi de Jérusalem: c’est-à-dire qu’il se situe avant la rupture des deux royaumes (Judas et Israël) et par conséquent il ne peut être que Salomon, et non pas un quelconque descendant de David.

   (…)

   En réalité, le choix du roi Salomon comme roi éponyme est d’une importance extrême! Bien entendu, il y a la Sagesse. Qui pourrait en parler comme lui, que l’on dit auteur de mille cinq cents sentences de Sagesse, qui est présenté comme modèle de la justice?[4]

   La Sagesse n’est pas une notion bien claire. Cette Sagesse de Qohélet est totalement différente de ce que nous entendons par Sagesse dans le livre de Job, elle-même différente de la Sagesse des Proverbes.[5]

   Ce qui concerne Dieu n’est pas un « après la physique » [métaphysique]; la Révélation sur Dieu n’est pas une dissertation philosophique.

   (…)

   Il n’y a pas un au-delà philosophique du constat physique, et qui accèderait à la Révélation.[6]

   Assurément, il [l’Ecclésiaste] est encore moins moraliste! Il n’est pas question de morale dans ce livre. Quand on veut le ramener à ce niveau, alors il est vrai que la morale qu’il annonce (comme celle des Proverbes!) nous paraît bien simpliste, bien élémentaire!

   (…)

   C’est peut-être justement une antimorale: tous ces pieux lieux communs se brisent sur le: « Tout est vanité. » Mais oui! La morale aussi est vanité!

   (…)

   Qohélet ne dit pas ce qui devrait être, ni ce qui est souhaitable, mais ce qui est. La vie humaine, nous dirait-il, la voilà. Ce n’est pas une leçon, c’est un fait. Parce qu’on nous renvoie à la réalité crue, sans fard, sans illusion, alors il faut en tirer des conséquences, nous sommes au pied du mur. Ne partons pas dans des rêves.[7]

   Karl Marx aurait pris, paraît-il, comme devise: « Doute de tout. » Il n’est pas le premier. On connaît le: « De omnibus dubitandum est. » Mais il n’a pas douté du tout: il n’a douté ni de lui-même (la morgue et la haine de Proudhon ou Bakounine!), ni du progrès, ni du travail.

   Qohélet a été dans tous les domaines beaucoup plus loin que Marx. En commençant par se mettre lui-même en scène, pour montrer tout ce qu’il avait fait.[8]

   Il y a en réalité quatre protagonistes dans le texte: le roi (identifié à Salomon). Le récitant (l’auteur, l’officiant rituel). Le peuple (l’assemblée) et le quatrième qui est invoqué: le souffle/la buée/l’Esprit.

   (…)

   Donc un texte tourné vers l’avenir. Il n’énonce pas la réalité objective mais ce qu’elle est « pour le roi », afin d’amener le roi à la concevoir autrement.[9]

   L’une des lignes directives de ce livre, c’est précisément la contradiction irréductible. Il n’y a aucune séparation entre du bon et du mauvais, entre du « conforme à Dieu » et du « non conforme à Dieu ». Il y a l’être contradictoire de l’homme. C’est tout.[10]

   (…) Qohélet était une des lectures principales des jours de la fête des Souccoth. Fête des Tentes, des Tabernacles, ou plus exactement des huttes de branchages. Cette fête est multiple. Célébrée en automne, fête agraire des récoltes (avec allusion aux huttes de branchages des vendangeurs), elle est devenue au fur et à mesure du développement théologique tout autre chose et constitue un ensemble très complexe: fête de la dédicace du Temple de Salomon.[11]

   Il faut placer toute étude de la vanité sous le frontispice de G. Bernanos: « Pour être prêt à espérer en ce qui ne trompe pas, il faut d’abord désespérer de tout ce qui trompe. » Tout Qohelet est là.[12]

   Il faut se rappeler que, notre livre étant un livre récent, l’auteur connaît l’emploi de hevel [que l’on traduit souvent par vanité] dans Job, les Psaumes et aussi Genèse IV. Et qu’il lit ce dernier (le nom de Abel) sous l’éclairage des autres! Or, le relevé des mots employés en association avec hevel est très éclairant: dans Isaïe, tout ce qui désigne effort infructueux, illusion, idoles et mort, mais aussi vent, souffle. Dans Jérémie, l’association est presque constamment faite avec les idoles, les pratiques idolâtres, tout ce qui est voué au néant. Si bien que l’on peut dire que hevel au pluriel désigne les idoles. Cela, Qohelet le sait. Après tout, ne pourrait-on traduire: vanité des idoles, ou: les idoles sont du vent! En tout cas chez lui comme chez Isaïe, tout sert à connoter l’idée d’inutilité, au point que l’on pourrait ici conclure que hevel évoquerait l’idée du néant: du point de vue de la réalité (inconsistance), du point de vue de la vérité (mensonge), du point de vue de l’efficacité (inutilité) et du point de vue de la sécurité (tromperie).[13]

   Autre remarque essentielle, hevel exprime aussi le destin. Il est très clair que tout notre livre est marqué par la présence de la mort (et Maillot intitulait, au début, son commentaire: « Frères, il faut mourir. »)[14]

   (…) hevel désigne d’abord non pas une chose mais un homme! Choisir ce mot, c’est rattacher le destin au mythe d’un homme qui fut investi d’un rôle, dès l’origine. Abel est né « frère, en marge d’un autre. Quelque chose était, avant qu’il ne fût. Ce qui accueille Abel à sa naissance, c’est ce qui finalement le tuera. Et il est souffle, buée, dès sa naissance – destiné seulement à disparaître. Ce nom est sa personne même, la buée monte (comme le sacrifice) et disparaît! Et sa disparition est complète: il n’a pas d’enfants. Abel n’a et n’est plus rien. Mais Dieu entend la voix du sang d’Abel! »[15]

   Première certitude

   Il n’y a pas de progrès. Voilà la première grande certitude (I, 4-10). Et le terrible jugement, ici, c’est d’abord l’identification de l’Histoire à la Nature! Nous sommes si habitués à penser le contraire. Le soleil se lève, le soleil se couche; il halète vers sa demeure, puis là… il se lève.

   (…)

   Banale constatation. Qui n’est pas banale pour Lys [exégète], qui y voit à juste titre une désacralisation du soleil: « Ce verset souligne le caractère ridicule de ce soleil-esclave dont on ne peut faire un dieu, la répétition désespérée et non pas salutaire, comme dans les religions à mystère pour échapper au mystère ».[16]

   Quant au Ve ou au IIIe siècle, Qohelet, qui n’est pas un imbécile, écrit cela, il voit très bien que depuis trois mille ans, il y a eu du nouveau dans ce Proche-Orient où il vit! La roue, l’irrigation, l’agriculture, la navigation, la domestication des animaux… On n’a pas cessé de faire des progrès! Bien sûr, il le sait. Des progrès pas aussi rapides que les nôtres, mais aussi fondamentaux pour l’avenir de l’homme. Et pourtant il dit ce qu’il dit. C’est qu’assurément il ne vise pas ces progrès. Il ne parle pas science et technique. Il ne parle pas d’instruments. Il parle de l’homme.

   (…)

   L’homme d’aujourd’hui n’est pas plus intelligent que celui d’il y a cinq mille ans. Il n’est pas plus juste – il n’est pas meilleur. Il n’est même pas plus savant, car les connaissances qu’il acquiert massivement aujourd’hui (et qui ne s’intègrent ni dans une culture ni dans sa personnalité!) sont largement compensées par celles qu’il perd, de la nature, de l’instinct, de l’intuition, de la relation.[17]

   (…) Qu’est-ce que coûte effectivement chaque progrès? Qu’est-ce qui disparaît dans chaque invention? Quel nouveau danger dans chaque technique? Quel est finalement le « profit »? dirait Qohelet. Tant qu’on n’est pas capable de répondre à ces questions de façon complète, il faut rengainer l’exaltation du progrès.

   (…)

   En tant que chrétiens nous devons savoir fermement que nous n’avançons en rien vers le Royaume de Dieu. Que celui-ci ne se constitue pas au travers de l’Histoire, qu’il ne viendra pas lorsque peu à peu le monde aura été christianisé, converti, lorsque la société sera devenue plus juste, etc.

   Il est absolument formidable (au sens étymologique!) de constater la permanence, la perpétuation de cette énorme hérésie (qui dans nos temps modernes culmine chez Teilhard de Chardin…) selon laquelle les progrès spirituels, religieux, culturels nous font avancer vers le Royaume de Dieu.[18]

   Il [l’Ecclésiaste] ne dit nullement qu’il y a chute et renouveau, il ne prend pas l’exemple classique de la végétation. Il ne donne pas de modèle cyclique.[19]

   Toutefois, s’il se permet de récuser notre idéologie du progrès, l’Ecclésiaste ne tombe précisément pas dans celle, inverse, dominante dans tout un courant de pensée de son époque: le passé merveilleux, l’âge d’or d’autrefois.[20]

   Pas de fuite dans le souvenir ni dans les lendemains glorieux. Aujourd’hui, tu as à être ce que tu es. C’est tout.[21]

   Le pouvoir

   (…) il [le pouvoir] renaît toujours sous la forme d’un pouvoir absolu. Cependant, le pouvoir ne peut-il changer aussi selon la personne qui l’exerce? Par deux fois, Qohelet semble nous le dire: il vaut quand même mieux un roi expérimenté, assagi, entouré de princes vertueux, qui ne font pas d’orgie, qui ne passent pas leur temps en banquets, et qui travaillent.[22]

   VII, 1: « Une bonne réputation vaut mieux que le bon parfum, et le jour de la mort que le jour de la naissance. »

   Je crois qu’il y a une terrible ironie, confirmée par d’autres textes. Quelle est donc la spécificité du parfum? Il sent bon, il donne une impression agréable, mais… il s’évapore vite! Et si vous laissez le flacon ouvert, bientôt, il n’y a plus rien! Or, voici la comparaison avec la renommée! [réputation] Elle aussi s’évapore vite, elle se dissipe.[23]

   Un bon exercice, dans la ligne de Qohelet: je conseille vivement à tous ceux qui croient à la gloire des vedettes des médias de lire le Grand Larousse du XIX° siècle. Ils y verront des centaines de noms d’hommes éminents, ayant une considérable réputation en 1890 et totalement inconnus moins d’un siècle après.[24]

   V, 7: « Si tu vois dans une province le pauvre opprimé et la violation du droit et de la justice, ne t’en étonne point; car un homme élevé est placé sous la surveillance d’un autre plus élevé, et au-dessus d’eux il en est de plus élevés encore. »

   Autrement dit, un des facteurs de l’oppression, c’est le fait que « la classe politique et administrative » est solidaire, et qu’un administrateur injuste trouve toujours un supérieur pour le « couvrir »!

   Voilà l’expérience du pouvoir pour Qohelet, voilà sa rigueur à dénoncer que s’il y a du mal dans le pouvoir, ce n’est pas dû à une mauvaise organisation ou à de mauvaises gens: « Plus c’est haut, plus c’est mauvais. »[25]

   Bien d’autres textes le confirment: tout pouvoir de l’homme sur l’homme conduit à faire du mal. En définitive, il n’existe que deux catégories d’hommes – les oppresseurs et les opprimés -, pas de neutres! Et l’oppression est telle qu’elle n’est pas caractérisée seulement par les larmes des pauvres et par la misère, mais encore plus: « L’oppression rend fou un sage » (VII, 7). Nous sommes ici au fond: la Sagesse ne résiste pas à l’oppression.[26]

   Les trois cartes sont jouées: vanité, oppression, sottise. Voilà ce qui qualifie tout le pouvoir humain.[27]

   L’argent

   L’essentiel tient dans la contradiction de fond: l’argent permet tout – et l’argent est vanité.[28]

   Et il [Salomon] constate avec satisfaction que, tout ceci achevé, « ma Sagesse me resta ». Et cette Sagesse le conduit alors brutalement à conclure: « Tout est vanité et poursuite du vent. » Tout cela n’était rien.[29]

   Mais cet argent, à quoi va-t-il servir? Indirectement, Qohelet nous dit: l’opulence, le luxe, l’abondance – et puis la « clientèle » (V, 9-10)! C’était pour cette époque tout ce à quoi pouvait servir l’argent – la vaisselle d’or, les bijoux, les palais… Seulement, dit aussitôt le sage, à ce moment, il ne reste plus beaucoup de « revenus » (et la course après l’argent reprend!), c’est assez amusant! Aujourd’hui, nous en sommes de nouveau là. Il faut gagner toujours plus pour consommer toujours plus. Et sur le plan collectif, encore pire, il faut accroître indéfiniment la richesse collective pour dépenser en armements, en équipements, en routes et aéroports. Et l’on se retrouve finalement endetté, on ne sait comment combler les déficits de la sécurité, et la dette globale d’innombrables Etats du monde. Tout ceci correspond à « l’opulence » de nos jours et a remplacé les bijoux et les palais, mais le fond du problème n’a pas changé. La question reste bien cela: aimer l’argent. Jésus reprendra pour l’argent la mise en question de l’amour. « Là où est ton trésor, là sera ton cœur. » « Vous ne pouvez pas aimer en même temps Dieu et l’argent. » Ni les servir.[30]

   La société d’opulence (et de consommation), c’est la société du spectacle. Et réciproquement, la société du spectacle, dans laquelle nous vivons, et que nous désirons seule, implique la soif et l’amour de l’argent.

   (…)

   Vous mourrez riche comme vous seriez mort pauvre. Vous n’en aurez aucun profit, aucun bénéfice, au-delà de la mort l’argent n’est rien. Notons simplement qu’il y a peut-être là un coup de griffe aux religions qui entouraient le défunt de nourritures, de ses armes, de son char, en croyant qu’au-delà de la mort le défunt continuait… Eh bien non, dit Qohelet.[31]

   Dans Qohelet, l’argent n’est pas qualifié de mal en tant que tel. Ce n’est pas l’argent dans sa réalité concrète qui est condamné. Il faut rapprocher les textes les uns des autres: le mal, c’est que l’argent permet tout – et qu’il n’est rien – voilà le mal.[32]

   Le travail

   Si le travail, après tout, donnait un sens à la vie? Question moderne. Il conclut que, finalement, non. Mais quand il demande: « Quel profit l’homme en tire-t-il? », il faut faire attention! Il ne dit nullement que le travail ne donne aucun résultat. Au contraire, il montre que le travail donne de l’argent, du pouvoir, et qu’il faut être fou pour ne pas travailler. Donc un résultat matériel, sans aucun doute. Il refuse seulement que cela vaille la peine d’y consacrer sa vie.[33]

   Travailler pour aider, pour l’autre, pour le collaborateur, le frère, le fils. Cela est moins absurde. La présence de l’autre est généralement discrète chez Qohelet, il faut d’autant plus le souligner ici. En tout cas, le jugement est formel: s’il n’y a pas cela, aucun sens. Certes, il ne faut pas, encore une fois, en déduire que le paresseux a raison! Non. Mais reconnaître la limite et l’absence de valeur. « Tout le travail de l’homme est pour sa bouche – et pourtant l’âme n’est pas comblée » (VI, 7).[34]

   Le travail est une nécessité. Ce n’est ni une valeur, ni une vertu, ni un bien, ni un remède, ni l’expression de l’homme, ni le révélateur… C’est cela que veut dire « l’âme n’est pas comblée » – le ventre peut l’être. Mais c’est une perversion grave lorsque toute une société prétend combler l’âme par le travail! Ceci ne peut produire qu’un grand vide, une absence terrible, dans laquelle vont s’engouffrer toutes les autres passions.[35]

   L’absence de sens, de progrès possible dans l’humain, dans la société, excluent l’espérance et la joie. Il ne reste, devant la stérilité de si grands efforts, que le désespoir après la haine.[36]

   IV, 6: « Mieux vaut du repos plein le creux de la main que de pleines poignées (de richesse) de travail – et de poursuite de vent« .

   C’est un choix décisif devant lequel, déjà, nous sommes placés: ou bien travailler beaucoup pour consommer beaucoup (et c’est l’option de notre société occidentale), ou bien accepter de consommer moins en travaillant peu (et ce fut parfois l’option délibérée de certaines sociétés traditionnelles). Aujourd’hui, nous voudrions tout cumuler, travailler peu et consommer beaucoup. Soit. Mais tout le jugement de Qohelet sur le travail, tout ce que nous avons dit jusqu’ici sur la haine de la vie, sur la concurrence mortelle, sur le sentiment de vide, sur l’impossibilité de répondre au fondamental, tout subsiste, et, nous le savons bien maintenant, ce n’est pas l’excès de consommation qui compensera le vide et l’insignifiance du travail.[37]

   Tout le travail de l’homme est vanité. Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le! Autrement dit: ne t’inquiète pas que ce soit vanité, ne cherche pas à deviner si c’est utile ou pas, de toute façon, ça n’a pas grande importance.[38]

   Le travail que tu vas entreprendre, c’est avec ta force que tu dois le faire – et rien de plus. Tu ne dois pas entreprendre une œuvre au-delà de ta force.[39]

   (…) on peut conclure sur trois orientations fondamentales. La première vient du texte même: « Donne une part à sept et même à huit, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre » (XI, 2): aussitôt après avoir dit « jette ton pain… » – ainsi le travail peut avoir cette orientation-là: donner.[40]

   La seconde orientation concerne les « petites choses ». Le travail est une petite chose, une affaire que l’on peut juger sans importance, qui fait partie de ce monde de vanité, et qu’il ne faut pas prendre au sérieux, mais voilà: il faut le faire – et même le faire avec sérieux.[41]

   [troisième orientation] Dieu fait tout – et vous avez tout à faire. Il n’y a aucune contradiction (sinon de logique formelle!) dans cette vérité qui résume toute la relation de l’homme à Dieu, toute la révélation de Dieu à l’homme, dans le monde biblique.[42]

   Le bonheur

   On peut dire que tout le livre est ponctué par la référence au bonheur. « Il n’y a rien de mieux pour l’homme que de manger et de boire, et de faire goûter à son âme le bonheur par le travail […]. Car « Qui mangera et qui jouira en dehors de moi? » (II, 24) Rien de mieux. Mais attention, ce n’est pas un superlatif absolu! C’est relatif à la condition humaine « sous le soleil ». C’est vain, mais c’est mieux que le reste. Et si tu ne prends pas le plaisir qui te vient, qui donc le prendra?[43]

   L’autre dimension dont il faut assurément tenir compte: la relation avec la femme que l’on aime… « Goûte la vie avec la femme que tu aimes… » (IX, 9). C’est bien, c’est bon, cela vaut certes la peine d’être vécu – mais pardon, aussitôt la limite: « Goûte la vie avec la femme que tu aimes durant tous les jours de ta vie de vanité… » Donc cela ne fait pas sortir de la vanité, cela ne fait pas le sens, ni tire pas l’homme hors de lui-même. C’est à l’intérieur de la vanité, de ces jours de vanité, que tu ferais mieux de profiter du bonheur de l’amour. Et c’est bien devant Dieu. A condition de ne croire en tirer ni un absolu ni l’éternité![44]

   Apprends que Dieu a agréé ta vie, à partir de là, le cœur en paix, sois heureux des choses matérielles qui par elles-mêmes ne sont que vanité, certes![45]

   Le bien

   Il n’y a pas de justice. Il n’y a pas de récompense à attendre en faisant le bien, en étant juste. Tout est interverti, ou perverti, ou confondu par le grand mouvement de la vanité. « Tout est pareil pour tous, il y a un sort identique pour le juste et pour le méchant, pour le bon [et pour le mauvais], pour le pur et pour l’impur, pour qui sacrifie et pour qui ne sacrifie pas. Tel le bon, tel le pécheur. Celui qui jure est comme celui qui redoute le serment. C’est un mal en tout ce qui se fait sous le soleil qu’il y ait un sort identique pour tous… » (IX, 2-3).

   (…)

   N’espérez pas de reconnaissance, ou une meilleure renommée, ne comptez pas être apprécié par les autres en étant bon et juste. Cela ne sert à rien.[46]

   Si on ne l’écoute pas [l’Ecclésiaste], d’abord, si on n’est pas pénétré avant tout de cette rigueur, si on refuse cette radicalité, alors on est condamné à faire de tout le reste de la Révélation une « bergerie » et un conte de fées pour les enfants. Car enfin, si nous sommes scandalisés par cette proclamation de l’inutilité du bien, alors comment pouvons-nous accepter et recevoir la crucifixion? Est-ce que cette dure parole de Qohelet sur « le juste qui est traité selon l’œuvre des méchants » – sur le: « Tout est pareil pour tous, bons et méchants », ne s’accomplit pas dans sa totalité, dans sa dureté, lors de la condamnation de Jésus qui n’a été que bonté, justice, amour et qui « est mis au rang des méchants » – et qui est crucifié avec des brigands (ou des terroristes, selon que l’on préfère!)?[47]

   Dire que je reconnais que ma vie est soumise à la vanité, cela signifie en définitive que je ne peux pas me placer au centre, ni au centre du monde, ni au centre de mon cercle de relations, ni au centre de l’histoire, ni au centre de l’action, ni au centre des cultures… Apprenons à considérer l’importance de ce déplacement![48]

   Les réponses humaines

   Qohelet passe au crible les absurdités de l’homme, ses fausses sagesses, ses prudences infimes, et il fait jouer à plein son ironie qui va piéger celui qui lit cela comme de la bonne parole, des bons conseils style La Fontaine, sans s’apercevoir de l’énorme contradiction, la massive affirmation de la vanité faisant rentrer sous terre le médiocre, le tiède, le prudent, le petit calculateur (car, précisément, il fait ailleurs le procès de ce calculateur. Nous le savons: « Si tu auscultes le ciel, si tu regardes d’où vient le vent et où courent les nuages, tu ne feras jamais rien! »).[49]

   Plus heureux [les morts]… mais comment peut-il dire qu’ils sont heureux, alors que précisément les morts ne sentent plus rien, n’éprouvent plus rien? Non, certes, ils ne sont pas heureux! Mais Qohelet le dit lui-même: « Moi, j’ai loué les morts », « Moi, je déclare heureux »: (IV, 2) c’est le jugement de Qohelet. Rien de plus. Et voici que, dans cette radicalité, Qohelet ne préconise nullement le suicide! Non: il y a un temps à vivre – et nous en verrons la source. Et il faut le vivre.[50]

   Mais il manque justement à Qohelet ce qui sera si fortement affirmé par Paul: l’espérance. Il est dans le temps de l’attente. Et il fait le premier pas. LE seul que l’homme puisse effectuer. Le reste qu’il attend viendra en son temps.[51]

   Ce n’est pas la vie qui est vanité, c’est ma vie. Tout doit être transposé à la première personne. Au lieu de la formule à la mode (bien enfantine!) de « Je est un autre », Qohelet nous dit: « Je est vanité. »[52]

   La Sagesse et la philosophie

   Parfois, la Sagesse est louée par-dessus tout, elle est la seule occupation digne de l’homme. « Bonne est la sagesse aussi bien qu’un héritage, et elle profite à ceux qui voient le soleil » (VII, 11) (ainsi le travail ne donne aucun profit, mais la Sagesse, oui). Parfois la Sagesse est à son tour écartée, rejetée, du vent. « J’ai parlé avec mon cœur en disant: voici que j’ai fait grandir et fait progresser la sagesse plus que quiconque fût avant moi sur Jérusalem, et mon cœur a goûté abondamment sagesse et science. J’ai mis mon cœur à connaître la sagesse et à connaître la folie et la sottise – et j’ai connu que cela aussi est recherche du vent » (I, 16-17).[53]

   La Sagesse, mais quoi?

   Si l’on veut savoir de quoi parle l’Ecclésiaste, il faut ici s’adresser seulement à lui, et chercher d’après le contexte les sens divers qu’il attribue à ce mot. L’autre limite de fond, c’est que, de toute évidence, il ne s’agit pas ici de la sagesse de Dieu. Ce n’est pas l’adorable Sagesse qui jouait devant l’Eternel au moment de la création du monde.[54]

   Dans la première orientation, la Sagesse suppose un examen de tout (I, 3). Ne rien négliger, ne rien laisser de côté. En sachant que la Sagesse ne se trouve pas dans les choses – mais au contraire aide à comprendre les choses. Il ne faut pas étudier la Sagesse dans la Nature, mais la Nature par la Sagesse![55]

   Ainsi, « Tout est vanité » n’est pas un oreiller de paresse ni un prétexte à ne pas chercher la Sagesse.[56]

   La Sagesse est utile pour bien gouverner (II, 12, 14; IV, 13).[57]

   VII, 19: « La Sagesse rend le sage plus fort que dix autorités qui sont dans la ville, car il n’est homme juste sur la terre qui fasse le bien et qui ne pèche pas« .

   Ne pas se laisser prendre au discours généreux des autorités, mais savoir que toutes les promesses admirables de la politique, c’est du vent, ne pas faire confiance à tel parti ou à tel chef… Voilà les premières « qualités » de l’homme politique! Et cela, c’est de la Sagesse. Et cette connaissance-là rend en effet plus fort que tous les autres! Ce verset ne vise ni la grandeur morale du sage ni sa hauteur de vue, mais sa capacité à connaître la « nature humaine »![58]

   Finalement (…) la Sagesse est une énigme. Et c’est exactement ce que dit d’elle le psaume XLIX, où la Sagesse est très voisine de celle de Qohelet… « Ma bouche va dire des paroles sages, mon cœur murmure des choses intelligentes, je prête l’oreille, à une parabole, je vais interpréter mon énigme… » Et précisément, ce qui suit montre que l’énigme à interpréter, c’est la Sagesse elle-même![59]

   La Sagesse hébraïque était assez humble et souple. (…) elle se heurte à une Sagesse, la Sophia, qui est grandiose, conquérante, subtile, explicative… qui cherche à comprendre le monde entier, à tout expliquer, etc. C’est celle-là que Qohelet attaque! la philosophie grecque![60]

   L’ironie

   Le fou fait perdre les autres et se perd lui-même. « Les lèvres d’un insensé le perdent, le début des paroles de sa bouche est sottise et la fin de son discours est une folie mauvaise. » Il ne s’agit pas d’un jugement de condamnation, il ne s’agit pas d’une exclusion ou d’un « racisme », ni d’un rejet et d’un refus de la relation, mais c’est comme ça. Le fou est respectable mais il fait du mal. Nous le voyons tous les jours en notre société.[61]

   Et bientôt, avec la civilisation de l’image [l’édition du livre d’Ellul date de 1987, et il est écrit en 1984], disparaîtra même le livre pour être remplacé par l’immédiateté du visible. Alors, comme l’image de télévision ou même de cinéma (malgré le magnétoscope!) est faite pour être consommée rapidement puis disparaître, il n’y aura plus aucune espèce de ressource ni ressourcement de Sagesse. D’ailleurs, qu’est-ce qui permettrait de transmettre par télévision une Sagesse largement, lentement mûrie?[62]

   Le sage est oublié, sa Sagesse est vaine. Rien ne peut plus se transmettre d’une génération à une autre. Les sottises commises en 1930 se reproduisent en 1960 et en 1980. Avec deux différences: le première est que les choses vont maintenant tellement vite que l’on n’a plus aucun délai pour tirer de l’expérience la moindre Sagesse, et en outre que les moyens sont devenus tellement plus puissants que les effets de ces sottises sont incomparablement plus énormes que ceux des erreurs que nous avions pu commettre. Ainsi la distance entre le sage et le fou est infime. Qohelet nous avait avertis. Nous le vivons avec intensité, sans plus connaître cet avertissement que nous avons oublié.[63]

   Il nous semble parfois arriver aux limites, non pas du tout du réel à comprendre, mais des capacités de notre intelligence à comprendre… Mais alors voici l’ironie. Au moment même où l’on est obligé d’accepter cette insaisissabilité (sans renoncer, certes, à faire effort!) à ce moment-là, déclare Qohelet: « Le sage dit savoir… » Il n’y a pas pire méchanceté! La Sagesse de ce sage consiste à dire: je connais…là où en réalité personne n’a trouvé.[64]

   I, 18: « Qui augmente sa science augmente sa douleur.« 

   Pour la première fois, la science domine tout, s’empare de tout, utilise tout. Elle est la Grande Déesse. Personne ne peut rien dire à son encontre. Et si l’on admet que, parfois, elle est mal appliquée, qu’il y a mésusage de la science, ce n’est pas elle qui en est responsable. Si l’on peut reconnaître que parfois il y eut de lourdes erreurs scientifiques, que l’on est obligé à des choix sanglants, que des théories reçues pour vraies pendant des décennies ne le sont plus, on le retourne à l’honneur de la science: « Vous voyez bien, la science progresse, c’est la grandeur de la science de reconnaître ses erreurs. » Et si l’on parle aujourd’hui de crise de la science, cela encore tourne à sa gloire. Car cette crise n’est rien d’autre que le moment de passage d’un moins savoir à un mieux savoir. L’issue de la crise ne fait aucun doute: ce sera un progrès de la science. Elle est ainsi invincible. Et, finalement, il est totalement impossible de faire un bilan.[65]

   N’existe-t-il alors aucune vraie Sagesse?

   C’est vrai qu’il n’y a pas de sagesse, ni de sens, et pourtant nous vivrons, et pourtant nous agirons, et pourtant nous serons capables d’un bonheur et d’une espérance. La seule vraie Sagesse à laquelle puisse prétendre l’homme, c’est ce discernement d’une absence de Sagesse possible, à partir de quoi il faut construire la vie – le point de départ négatif.[66]

   VI, 12: « Mais qui sait ce qui est bon pour l’homme pendant la vie, durant le nombre des jours de sa vanité qu’il passe comme une ombre, parce que qui fera connaître à l’homme ce qui sera après lui sous le soleil?« 

   Demain, un nombre immense de données auront changé, dont je ne suis en rien le maître. Et les conséquences de mon acte aujourd’hui vont s’insérer dans cet ensemble et je ne sais pas comment il va se situer par rapport à cet ensemble et quels vont en être les effets.[67]

   Qohelet reconnaît que l’homme est limité, qu’il est mortel, qu’il vit une histoire faite de temps et de contretemps, mais nulle part il ne signifie qu’il est le jouet d’une force aveugle, qu’il est pris dans une sorte de mécanisme, qu’il est soumis à un déterminisme absolu: ce sont deux ordres de pensée différents.[68]

   Je me borne aux deux constats suivants: plus il est aujourd’hui indispensable de prévoir, plus il est impossible de le faire (et ce n’est pas un accident: je prétends que cela est lié de façon intrinsèque à notre système). Ensuite: nous ne sommes pas mieux éclairés au sujet de l’avenir que l’homme du V° siècle avant Jésus-Christ. Qohelet a raison aujourd’hui comme il avait raison hier, et je pense qu’il continuera à avoir raison. L’avenir est bouché.[69]

   La lecture totale de l’Ecclésiaste (et son « pessimisme »!) m’enseigne avant tout que rien n’est fait d’avance, rien n’est écrit, rien n’est prévu, il n’y a pas de « prescience » de Dieu, il n’y a pas de « Grand Livre », il n’y a pas de destinée.[70]

   Jésus ne dit pas: « Dieu prendra soin de votre lendemain », et pas davantage: « Vous avez à créer votre lendemain. » Ni l’un ni l’autre: « Le lendemain prendra soi de lui-même. » A la fin de l’enseignement sur le non-souci au sujet de l’avenir: « Ne vous préoccupez donc pas de votre lendemain. » Ce qui viendra viendra.[71]

   L’autre grand pilier de la Sagesse, c’est, dans cette conscience de la finitude de l’homme, la reconnaissance de la mort, le discernement de la mort en toute chose.

   (…)

  Si on veut éviter que chacun de nos actes, chacune de nos paroles soit poursuite du vent, buée qui s’efface sur un miroir, il faut commencer par se heurter, directement de plein fouet à une réalité qui n’est pas, elle, du vent![72]

   VII, 2: « Mieux vaut aller à une maison de deuil qu’aller à une maison de festin, parce que c’est la fin de tout homme, et le vivant le soumettra à son cœur.« 

   Tu cherches à y échapper par les fêtes, les festins et tant d’autres voies? Mais le festin est vite fini. Carpe diem, mais le jour est court et la mort sans fin. Tu veux jouir, mais c’est le lot d’un si petit nombre, alors que la mort est le destin de tout homme. Et elle est la fin, non seulement le terme, mais aussi le but, l’objectif inconnu, caché, camouflé au plus profond. Si tu veux être homme, va dans la maison de deuil. C’est là que tu commenceras à apprendre la seule chose nécessaire.[73]

   Mais quand il nous parle de la mort, il ne cède jamais à une exaltation morbide, à un délire du memento mori, il n’est en rien un inspirateur de danses macabres, il ne se complaît en rien, ni dans le spectacle de la mort ni dans l’anéantissement. Il en parle avec une ferme et tranquille assurance, et inscrit la prise de conscience de la mort dans un processus du vivant pour être plus vivant. Ceci est essentiel.[74]

   III, 18: « C’est pour que Dieu les éprouve et pour qu’ils voient qu’ils sont eux-mêmes des bêtes« .

   La mort s’impose à tout. Elle est la commune mesure, mais il y a une différence, décisive: « qu’ils voient eux-mêmes. » Cela, l’animal ne peut pas le faire. Il ne le sait pas. La seule supériorité de l’homme (et l’origine de la Sagesse!), c’est de connaître cette condition. C’est de savoir.[75]

   Rappelons une fois encore que Qohelet nous parle de ce qui se passe sous le soleil.

   (…)

   Il n’est pas tout à fait juste de dire qu’il n’attache pas un grand prix à la vie!, à cette vie, car enfin c’est lui qui écrit cette phrase scandaleuse: « Et même un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort… » Lorsqu’on songe à ce que représentait un chien en Israël! Il veut simplement dire que la vie la plus vile, la plus méprisable, la moins digne d’intérêt vaut mieux que la mort.[76]

   Tests de la Sagesse

   Ainsi, les deux piliers de la Sagesse sont la conscience de la finitude et le discernement de la mort en toute chose.[77]

   (…) après avoir conclu que tout était vanité, c’est de le dire.[78]

   V, 6: « Dans l’abondance de rêves sont les vanités et les paroles en abondance. Mais crains Dieu.« [79]

   Le torrent des discours est créateur d’un moins être. Ainsi, la seule chose grave est l’inconséquence, l’abus de la parole. Enfin c’est l’imbécile, l’abruti, qui multiplie les paroles (X, 14). Ceci est également important. Dans la mesure où la parole est très importante, elle ne peut être dite n’importe comment. Et celui qui n’a rien à dire va se lancer dans le discours fleuve.

   (…)

   La surabondance des informations, des discours politiques, des livres (et, bien sûr, les miens!), des journaux, des théories philosophiques, des paroles de toutes sortes qui, d’où qu’elles viennent, nous font « prendre des vessies pour des lanternes », dénotent la vanité de toute notre culture et notre civilisation, au point où elles sont arrivées.[80]

   XI, 1-2: « Jette ton pain sur la face des eaux, car avec le temps tu le retrouveras, donnes-en une part à sept et même à huit, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre…« [81]

   En réalité, c’est la gratuité de l’acte qui est ici décisive. Seul l’acte gratuit, à l’opposé de tout ce que nous avons vu, ne tombe pas sous le coup de la vanité. C’est d’autant plus remarquable que c’est le jugement inverse de ce qui serait habituel. Fais ce geste sans calcul, sans crainte, sans souci. Ce qui t’est le plus indispensable (le pain!), apprends à t’en séparer. Et apprends en même temps à faire les actes jugés le plus sévèrement par le monde. Un acte de cet ordre est nécessairement objet de scandale. Dans un monde où tout doit être utile (du moins en apparence, et selon les critères d’efficacité de cette société), apprends à faire un geste inutile.[82]

   Le « motif » est étonnant: Car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. » Alors notre Sagesse humaine a envie de dire: « Mais raison de plus pour prévoir, s’assurer, économiser. » Et la raison de Dieu (car vraiment il faut la Sagesse de Dieu pour oser proclamer cela à l’homme!) me dit le contraire: donne aujourd’hui, partage maintenant, parce que demain le malheur peut te frapper. Et alors?

   Alors! Demain peut-être tu ne pourras plus donner, tu n’auras plus rien à partager. [83]

   IV, 9-12: « Plus heureux ceux qui sont deux que celui qui est seul, parce qu’il y a pour eux un bon salaire en leur travail. Car s’ils tombent, l’un relève l’autre. Mais malheur à celui qui est seul et qui tombe, et qui n’a pas d’aide pour le relever. De plus, s’ils couchent ensemble, ils ont chaud. Mais celui qui est seul comment se réchauffera-t-il? Et si quelqu’un l’emporte sur celui qui est seul, les deux résisteront devant lui: le fil triple ne se rompt pas rapidement…« [84]

   (…) ce qui est certain, c’est le triple jugement, il est absurde et vain et mauvais d’être seul (travailler pour personne, c’est une vanité!). Ceux qui sont deux sont plus heureux que l’homme solitaire: c’est le jugement même de Dieu, et enfin, réciproquement, malheur à celui qui est seul! Et cela ne vise certes pas une collectivité, un groupe, etc., où l’on est aussi seul, mais réellement le couple. Le couple, à mon sens, l’homme et la femme, forment la possibilité du bonheur (et quelle rare évocation de cette possibilité par Qohelet, qui pour une fois ne dit pas que cela est vanité!) et la certitude d’une force. Quelle joie de lire cela dans un monde si sombre et dans un contexte si rude![85]

   Le couple, c’est merveilleux, malheureusement il y a infiniment peu de chances qu’il se réalise! En recherchant une fois de plus la sagesse et en traquant la folie, Qohelet rencontre la femme. Et c’est alors (VII, 26-29) que nous nous heurtons à ce mur: « Voici ce que j’ai trouvé, plus amère que la mort une femme qui est une embûche, quand son cœur est un traquenard et ses bras des chaînes. Qui plaît au Dieu en réchappe mais le raté s’y fait prendre. Regarde ce que j’ai trouvé, dit le Rassembleur, une à une, pour trouver la raison que je cherche encore mais n’ai pas trouvée! un homme, j’en ai trouvé un sur mille, mais une femme entre elles toutes, je n’en ai pas trouvé. Regarde seulement ce que j’ai trouvé: c’est que le Dieu a fait l’homme honnête, mais eux cherchent beaucoup trop à raisonner. » (traduction de Lys)[86]

   Par conséquent ce n’est pas « la femme » en soi qui est piège, traquenard, etc., sans quoi, bien évidemment, il l’aurait trouvée, et il l’a trouvée! C’est donc forcément: la femme est terrible quand elle devient[87]

   Elle [la femme] est le sommet de la création, ce qui devrait résumer tout le bien, tout le beau, toute la sagesse… Et voici que lorsqu’elle devient pour l’homme un piège qui le fait tomber, des liens qui l’emprisonnent, alors c’est bien pire que tout le reste!

   Bien plus, la femme qui complète l’homme inachevé forme avec lui l’image de Dieu par l’amour qu’ils se portent. Mais lorsqu’elle remplace l’amour et les liens du sexuel, alors elle est plus amère que la mort, et cela se rapporte très directement au Cantique [Livre du Cantique des Cantiques], qui nous annonce que l’amour est fort comme la mort, prophétisant qu’en définitive l’amour (de Dieu!) vaincra la mort.[88]

   (…) chaque fois tout se termine par une perspective sur Dieu. Pour la parole, après avoir dénoncé la surabondance des paroles, le Sage conclut: « Mais crains Dieu » (V, 6). La crainte de Dieu est la limite vraie de la parole, ce qui doit nous empêcher d’abuser de ce don et, chaque fois que l’on parle, on est ainsi appelé à se souvenir que c’est Dieu qui est la Parole. Au commencement était le Verbe… C’est la source et la limite de notre parole. Et c’est le dernier mot de Qohelet sur elle! Quant à l’avoir, tout se ramène à: « L’œuvre de Dieu qui fait tout » (XI, 5) (…). Tant que nous avons que pour ce que nous faisons, nous avons à le ramener à cette vérité dernière, que finalement (« en dernière instance » diraient des savants), c’est bien Dieu qui est le maître d’œuvre, et le vrai possesseur de ce bien que tu as à donner largement. Pour la femme et l’homme (…) le dernier mot c’est que Dieu a fait l’homme droit (juste, honnête). Ainsi, chaque chemin nous ramène à ce point décisif.[89]

   Epilogue

   Si nous adoptons un vocabulaire moderne, nous pourrions dire que Qohelet fait apparaître la « crise ».

   (…)

   Il avance une pensée qui est plus que moderne, puisqu’en définitive au lieu de considérer le désordre, le non-sens, l’incohérence et la contradiction comme des accidents, comme un mal qu’il faut éliminer et comme un événement secondaire ou aléatoire, Qohelet montre tout ceci comme un trait inhérent à la vie humaine et à la vie sociale. Il intègre le désordre et la contradiction dans l’être « normal » de l’humanité.[90]

   DieuElohim

   (…) dans notre texte, Dieu est toujours appelé Elohim, jamais par le nom où il s’est révélé à son peuple, le Tétragramme saint. Il y a là évidemment un parti pris de l’écrivain. Elohim, rappelons-le, est le mot qui désigne Dieu « en général ».

   (…)

   Il est le Dieu qui a créé (Genèse I), il est le sujet de la cosmogonie. Avec bien des différences par rapport aux divinités des peuples qui entourent Israël, mais nous n’avons pas à les souligner, sauf deux toutefois: Elohim est un mot au pluriel, alors que les verbes dont il est le sujet sont au singulier (en général). Autrement dit, c’est un Dieu multiple qui est Un.[91]

  (…) Qohelet veut dire, dans son livre, que ce qu’il décrit, ces expériences, cette critique, ces échecs, ne sont pas spécifiquement ceux du peuple hébreu, d’un sage juif. Il veut être universel. C’est la réalité même de tout le monde.

   (…)

   La mesure, c’est Elohim, un dieu qui présente tous les caractères d’une de vos divinités. Acceptez-le puisque vous aussi vous avez des dieux. Ceci adressé aux autres. Mais j’ai dit que c’est d’abord adressé à son peuple. La révélation, ici, c’est que la sagesse qui vient d’Elohim est une sagesse universelle que vous, Juifs, pouvez proposer aux autres.[92]

   III, 18-21: « J’ai dit en mon cœur, c’est pour que Dieu les éprouve et pour qu’ils voient qu’ils sont eux-mêmes [ou bien: en eux-mêmes, ou bien: pour eux-mêmes] des bêtes. Car le sort des fils de l’homme et le sort des animaux, c’est un sort identique. Telle la mort de ceux-ci, telle la mort de ceux-là et un souffle identique est à tous deux. La supériorité de l’homme sur l’animal est nulle, car tout est vanité. Tout va vers un lieu identique, tout vient de la poussière et tout retourne à la poussière. Qui sait si le souffle des fils de l’homme monte vers le haut et le souffle des bêtes descend en bas vers la terre? « [93]

   Texte fondamental qui établit d’abord l’extrême distance entre l’homme et Dieu, et l’identité de l’homme et de l’animal (qui correspond bien à Genèse I et II).

   (…)

   Puisque l’homme ne se comporte pas en tant qu’image de Dieu, il n’est rien de plus qu’un animal. La marque de ceci, c’est précisément ce sort commun marqué par la mort. L’homme, même avec la ruach [souffle divin], ne peut en rien prétendre s’égaler à Dieu. Il ne sait rien d’une survie, et c’est précisément la marque de la distance avec Dieu, que l’homme lui-même a voulue et établie en se prétendant l’égal de Dieu![94]

   Les défauts du monde étant ce qu’ils sont, tu ne peux faire semblant qu’il n’y en ait pas et tu ne peux les redresser véritablement![95]

   VIII, 17: « Ce que Dieu fait, l’homme ne peut pas arriver à y accéder. […] L’homme cherche, cherche, mais il ne comprend pas« 

   Ce n’est pas une condamnation de la recherche, de la volonté de comprendre… mais il faut bien d’abord réaliser que si c’est Dieu, le Tout Autre, qui fait, comment pourrions-nous savoir et pénétrer?

   (…)

   Qohelet ne cherche pas l’origine mais le comment vivre dans ce monde-ci.

   Et à ce sujet, Maillot dira parfaitement: « Dieu ne nous a pas donné un système, une Sagesse pour résoudre les énigmes de notre existence, mais Jésus-Christ.    L’Existence seule répond à l’existence. La Sagesse n’est pas une pensée ni des concepts, mais une personne: Jésus-Christ.[96]

   Certes, le mal et la souffrance ne sont pas le pivot de la réflexion de Qohelet, contrairement à Job. Ce n’est pas la question. Mais, indirectement, si. Lorsqu’il nous place dans cette contradiction: « Tout est Inconsistance. Dieu fait Tout. »

   (…)

   Il faut éliminer la notion de cause qui hante nos cerveaux: tout a une cause et Dieu est la cause des causes. Logique qui vient de la philosophie grecque, renforcée par la science du XVIII° siècle, mais qui n’a rien d’hébraïque ni de biblique.[97]

   (…) Nous faisons du mal et de la souffrance un problème (qui doit avoir une solution logique satisfaisante), alors que précisément la pensée biblique (chez Job en particulier) récuse fondamentalement la formulation du mal en tant que problème. Le mal n’est pas une affaire intellectuelle, mais existentielle.[98]

   Contradiction

   III, 1-11

   « Il y a pour tout un moment

et un temps pour toute chose sous les cieux:

temps pour enfanter et temps pour mourir;

temps pour planter et temps pour arracher le plant;

temps pour tuer et temps pour guérir;

temps pour abattre et temps pour bâtir;

temps pour pleurer et temps pour rire;

temps pour se lamenter et temps de danser;

temps pour jeter des pierres et temps d’amasser des pierres;

temps pour embrasser et temps pour s’abstenir d’embrasser;

temps pour chercher et temps pour perdre;

temps pour garder et temps pour rejeter;

temps pour déchirer et temps pour coudre;

temps pour se taire et temps pour haïr;

temps de guerre et temps de paix.

Quel profit celui qui fait quelque chose a-t-il à travailler? J’ai vu le souci que Dieu a donné aux fils d’homme pour qu’ils s’y occupent. Il a fait toute chose belle en son temps, et en plus il donne dans le cœur des hommes le désir de l’éternité sans que l’homme puisse déceler l’œuvre que Dieu a faite du commencement jusqu’à la fin.« [99]

   (…) nous avons à nous souvenir que nous, chacun de nous, avons du temps. Si âgé, si malade que nous soyons, il faut maintenant être rassuré: il y a un temps pour toute œuvre sous le soleil. Dis-toi: « Tu as du temps devant toi. »

   (…)

   Tu ne connais pas ton héritier! Mais Paul reprend ceci indirectement en proclamant: Paul a planté, Apollos a fait pousser, et c’est Dieu qui a donné le fruit.    L’important ce n’est ni Paul ni Apollos, mais Dieu! Et justement, c’est Dieu qui apprécie chaque œuvre et lui donne son temps![100]

   L’important n’est pas le mot pierre mais le mot: amasser, et « garder » peut très bien viser l’accumulation… d’argent![101]

   Le sage ne nous dit pas; il est bien de faire la paix ou d’aimer, il est mal de faire la guerre et de haïr. Il constate que telle est toute la réalité de la vie de l’homme.

   (…)

   Ecoutez nos œuvres d’art, il n’y est question que de mort, de destruction, de désintégration, de ruptures, de déchirures, de haine et de guerre. Tout film, toute émission de télé contient cela. On dit: mais c’est que le monde est comme ça.[102]

   Dieu a fait toute chose belle en son temps. Ainsi chaque chose, quelle qu’elle soit, vaut la peine d’être vécue. Oui, même la mort. Et cela nous scandalise. La guerre. La rupture. Les pleurs. La haine… Ce n’est pas possible! Même la mort vaut la peine d’être vécue (d’où l’importance de la question posée de nos jours lorsque se produisent l’acharnement thérapeutique et le véritable internement du mourant à qui on fait totalement perdre conscience de sa mort…).[103]

   (…) Tout ce que nous détruisons sera reconstruit. Ce que nous jugeons mauvais finira par déboucher heureusement… Travaux contradictoires, mais travaux quand même![104]

   Pour être vraiment homme, on ne peut pas faire autrement que de tenter de regarder, comprendre, examiner, analyser toute la réalité, et c’est un lourd souci. Mais ça vient de Dieu. C’est même un don de Dieu: chose étonnante.[105]

   III, 9: « J’ai vu le souci que Dieu a donné aux fils d’homme pour qu’ils s’y occupent.« 

   Et ce souci, c’est précisément de constater que toutes les occasions peuvent être légitimes (pourtant ne vaut-il pas mieux la paix que la guerre, aimer que haïr!). Tout dépend du moment! Le souci, c’est de constater que de l’immense labeur contradictoire des hommes ne sort finalement aucun profit. Mais savoir ces deux choses, c’est positif! C’est précisément ne pas aller dans l’inconscience de ce que l’on fait. C’est bien un don de Dieu, même s’il est plutôt rude, amer et s’il nous ébranle en profondeur.[106]

   III, 10-11: «  il donne dans le cœur des hommes le désir de l’éternité sans que l’homme puisse déceler l’œuvre que Dieu a faite du commencement jusqu’à la fin.« 

   Il ne faut pas charger ce mot « éternité » de notre conception, de toute la métaphysique de « l’idée » d’éternité, construite à partir d’une opposition entre temps et éternité. Ce n’est pas la perspective d’une entrée dans un inconnu ni d’une dimension inconnaissable et impensable pour l’homme. Ce n’est pas l’infini au sens grec ni un « éternel présent, mais une durée indéfinie. Il n’est pas question d’une immobilité ni d’un arrêt du temps et d’une entrée dans un qualitatif incommensurable, ni d’une absence de changement![107]

   Concevoir la durée comme un présent, et le présent comme une histoire. On ne peut sortir de Qohelet que cette certitude-là. Et c’est dans l’ordre de ce qui était promis au moment de la Création![108]

   L’éternité, c’est ce qui est caché pour l’homme. Ce qui est ignoré, pas seulement un temps caché ni une œuvre cachée, mais « ce qui » est caché en opposition avec tout le visible et le concevable de nos œuvres et de nos mains. Et par conséquent, même si nous pouvions avoir l’impression de connaître effectivement la totalité de l’histoire humaine, dans tous les détails, ce ne serait pas encore cette éternité. Parce qu’elle est aussi cachée que le Dieu qui l’a mise dans le cœur de l’homme et qui le conduit sur ce chemin de la Sagesse… Nous sommes alors amenés à considérer l’œuvre de Dieu dans l’Ecclésiaste.[109]

   Le Dieu qui donne

   Dieu, dans l’Ecclésiaste, est avant tout celui qui donne.

   (…) Dieu (…) n’a pas réservé ses dons à son peuple, il a donné à tout homme.[110]

   C’est ici que la grâce est présente dans Qohelet: dans la multiplicité de cette reconnaissance que Dieu donne. Mais ces dons ne sont pas théologiquement qualifiés. Ils ne sont pas dans l’ordre des bienséances religieuses! [111]

   Ensuite viennent toutes les réussites, pourrions-nous dire! Qohelet recommande de bien manger, bien boire, se réjouir, se donner du plaisir quand c’est possible (II, 24, III, 13). Mais cela est un don de Dieu! Et tout de suite ceci met cette jouissance sur un autre plan que celui des post-épicuriens.

   (…)

   Dès lors, nous devons prendre garde à deux déviations trop aisées: le formalisme (on fait une petite prière pour remercier Dieu avant de se mettre à table et ensuite on se saoule confortablement) ou l’angoisse de se sentir au cours d’un bon repas sous l’œil d’un juge sévère et impitoyable, devant qui toute erreur est inexpiable.

   Double erreur qui ne correspond en rien à la prise de conscience que la joie, la jouissance, le bien-vivre sont des dons de Dieu.[112]

   (…) le chemin que montre Qohelet, qui est celui de la Révélation, c’est apprendre à discerner dans une jouissance ou une richesse qu’il s’agit d’un don de Dieu, avec les conséquences (…) Et c’est alors une véritable ascèse. Ainsi, discerner le don de Dieu et trouver joie dans ses œuvres, c’est ce qu’il y a de mieux pour l’homme.[113]

   Tu ne connais pas le sens de ce que tu fais, mais voici, tout est sous une lumière nouvelle à partir du moment où tu reçois la certitude que Dieu agrée tes œuvres, les reçoit et les aime. Mais c’est une pure générosité de la part de Dieu. Aucune de nos œuvres n’est « digne » de lui![114]

   (…) en face de plus de vingt textes au sujet de Dieu, il y en a trois (dont deux fois le même) qui désignent Dieu comme juge, et en face de plus de vingt textes sur le don, il y en a quatre sur le jugement. On ne peut donc pas dire (sans attacher une importance extrême à ces chiffres!) que le jugement de Dieu, le Dieu qui juge, soit au centre des préoccupations de notre sage.[115]

   L’approche de Dieu

   Il [L’Ecclésiaste] pose la question centrale sur: qui est l’homme (bien plus que: qui est Dieu), et comment pouvoir vivre (bien plus que: quelle est la volonté de Dieu sur notre vie!). Il constate son incapacité à répondre, mais il affirme qu’il y a quand même un sens à tout cela, et que même s’il ne le connaît pas, il sait qu’il est là.[116]

   IV, 17: « Surveille tes pas quand tu vas au Temple: et s’approcher pour écouter vaut mieux que le sacrifice des fous (des imbéciles, des abrutis). Il est vrai que s’ils font mal, c’est parce qu’ils ne savent pas« .

   Ainsi, d’ailleurs dans la lignée des prophètes, Qohelet nous avertit de la vanité des sacrifices lorsqu’ils sont faits de façon purement mécanique, répétitive, non comme expression de la foi, lorsqu’ils sont « religieux » au sens sociologique.[117]

   Le faux prophète cache la fausseté de sa prophétie par une surabondance de paroles. Les faux spirituels cachent le démoniaque dans les extases et la glossolalie, les faux théologiens dans l’excès de leurs discours sur Dieu, etc. Mais toi, crains Dieu. Donc essaie de maîtriser aussi bien l’émotion que l’envie de proclamer ta connaissance de Dieu. Si tu le respectes…[118]

   Couronnement (XII)

   XII, 1: « Souviens-toi de ton créateur aux jours de ton adolescence, avant que ne viennent les jours du malheur, et que n’arrivent les années dont tu diras: « Je n’y prends plus de plaisir. »« 

   Dans l’orgueil de ta jeunesse, rappelle-toi que tu es créature. Voilà une réalité décisive. Tu es créature et non pas créateur toi-même. Créature, c’est-à-dire que tu as une origine qui t’a donné un certain être. Tu n’es pas le commencement de tout. Il est essentiel que ceci soit rappelé au jeune qui croit toujours tout recommencer.[119]

   Tu ouvres des chemins qui étaient déjà ouverts. Tu ne crées rien. Tu n’es pas le créateur. (…) Qu’il soit le guerrier qui modifie la planète par ses conquêtes fulgurantes, ou le dictateur qui modèle une société, l’image est toujours la même: une main qui pétrit une glaise informe. Gloire du créateur d’un Etat, d’un ordre nouveau, d’un empire, mais aussi bien gloire du scientifique qui se prend pour le créateur, et qui débouche inéluctablement sur la bombe atomique, pas d’autre issue. Chaque fois que tu te prends pour un créateur (même en tant qu’artiste!), tu es un destructeur, un anéantisseur; chaque œuvre de l’homme créée dans le silence, la discrétion, l’humilité (à l’image de son créateur incognito!) est positive, utile et fait vivre.[120]

   Il ne faut pas entendre: « Adresse-toi à Dieu pendant qu’il est encore temps, parce que bientôt il sera « trop tard », c’est-à-dire que tu vas vers la damnation. » Il n’est pas question de cela dans notre texte! Il est parfaitement absurde de lire ceci: Tu vas passer en jugement et prends garde à la condamnation! Si trop souvent on l’a entendu ainsi, c’est à cause de notre obsession du salut individuel, qui, comme dans bien d’autres cas, vient tout troubler dans la clarté de la Révélation.[121]

   (…) ce qui reste dans la poussière (XII, 7) n’est plus rien, mais ce qui a été vécu par l’homme n’est jamais perdu. Certes, cette vie, cette histoire, ne sont que vanité, poursuite du vent, et presque rien (seulement: presque). Mais voilà: Ce presque rien, Dieu l’assume, le prend en charge lorsqu’il recueille l’esprit de cet homme à qui il l’avait donné. L’esprit, le souffle, un presque rien aussi. Mais un presque rien qui est à Dieu. Et là est la grâce.[122]

   En réalité, Qohelet nous dit bien que ce qui a été la force vitale de l’homme retourne à Dieu, le Vivant.. C’est-à-dire entre dans la plénitude de vie, avec tout ce qui a été la vie, de cet homme-là. Le souffle porte en lui toute l’histoire de cet homme singulier, unique, qui a mené sa vie devant Dieu.[123]

   Il [L’Ecclésiaste] a tout dit. Les dissertations sur la vie humaine, sur la confiance que l’on doit mettre dans l’homme (nos innombrables proclamations sur la foi en l’homme!) sont passées au laminoir ici et il n’en reste rien. Fin du discours, non pas parce que le sage estime avoir achevé son livre, mais parce qu’il n’y a plus rien, parce que du grandiose humain, il ne reste rien.

   (…)

   Et s’il n’y a pas de profit humain qui reste de surplus, tout ce que l’on peut garder d’assuré, c’est la crainte de Dieu et l’observation de son commandement.[124]

   En effet, la crainte de Dieu reconnaît ce Dieu pour le « Tu » absolu, la possibilité d’un vrai dialogue. Elle fonde l’éthique qui sera immédiatement religieuse. « Crains Dieu et observe ses commandements: mais il n’y a pas là deux dispositions différentes! Car craindre Dieu, c’est observer tous ses commandements! » (Dt V, 29).[125]

   Une note finale. Ces simples mots, crains Dieu, observe ses commandements, viennent confirmer l’hypothèse selon laquelle Qohelet aurait écrit une anti-philosophie grecque. En effet, lorsqu’il affirme qu’ici se trouve le Tout de l’homme, il proclame le contraire de la philosophie.

   (…)

   La philosophie ne peut pas commencer par se donner des préceptes intangibles et non fondés. Et voici justement ce que fait Qohelet: d’une part, si tu veux vivre hors de la vanité, il faut avoir une certaine attitude vitale, la crainte et le respect. Mais le philosophe ne peut pas avoir un respect préalable. Il n’a pas à obéir à une crainte! D’autre part, si tu veux être un tout, une cohérence, une plénitude, alors obéis aux commandements de l’Eternel. C’est à partir d’eux que tu peux à la fois être libre et intelligent.[126]

   « Crains Dieu, écoute sa parole. » Seul point fixe, stable. Tout l’homme se ramène à cela. Tout, c’est-à-dire qu’en dehors de cela, l’homme n’est rien.[127]

   L’obéissance n’est pas contradictoire à la liberté. Et nous avons ici un facteur à ne pas négliger qui caractérise Qohelet. Il a montré sans cesse une totale indépendance d’esprit, il a évacué tous les tabous, il a critiqué toutes les morales et doctrines traditionnelles, il a transgressé tout l’ordre établi autour de lui, et voici qu’il revient à ce qui paraît le plus traditionnel, le plus archaïque, l’obéissance aux commandements.[128]

   Mais le dernier mot reste au jugement. Dieu fera venir en jugement toute œuvre, le bon et le mauvais, tout ce qui est caché [XII, 14]. Or, cette petite phrase mérite qu’on s’y arrête une dernière fois, et que l’on ne conclue pas trop vite. « Bon! Nous savons! c’est le jugement de l’homme qui est annoncé, une fois de plus après toute cette méditation on débouche seulement sur le Dieu Juge. » Et pourtant! Ici ce ne sont pas des hommes qui sont jugés, Dieu fait venir toute œuvre en jugement. Ce sont les œuvres, les hommes sont en quelque sorte hors de ce jugement. C’est l’histoire, c’est l’invention, c’est la science, c’est l’activité politique ou économique, c’est la culture, ce sont les pyramides ou les cathédrales, ce sont les camps de concentration et les hôpitaux, ce sont les œuvres, toutes, intellectuelles, morales, spirituelles, matérielles, voilà ce qui passe au jugement.[129]


[1] Jacques Ellul, La raison d’être, Méditation sur l’Ecclésiaste, Editons du Seuil, Paris, 1987

[2] Idem, p. 20

[3] Idem, p. 22

[4] Idem, p. 23

[5] Idem, p. 26

[6] Idem, p. 29

[7] Idem, p. 30

[8] Idem, p. 32

[9] Idem, p. 34

[10] Idem, p. 41

[11] Idem, p. 44

[12] Idem, p. 49

[13] Idem, pp. 53-54

[14] Idem, p. 55

[15] Idem, p. 60

[16] Idem, p. 61

[17] Idem, p. 64

[18] Idem, p. 65

[19] Idem, p. 66

[20] Idem, p. 67

[21] Idem, p. 69

[22] Idem, p. 76

[23] Idem, p. 78

[24] Idem, p. 79

[25] Idem, p. 81

[26] Idem, p. 82

[27] Idem, p. 84

[28] Idem, p. 86

[29] Idem, p. 87

[30] Idem, p. 88

[31] Idem, p. 89

[32] Idem, p. 90

[33] Idem, p. 93

[34] Idem, p. 94

[35] Idem, p. 95

[36] Idem, p. 97

[37] Idem, p. 99

[38] Idem, p. 101

[39] Idem, p. 102

[40] Idem, p. 103

[41] idem, p. 104

[42] Idem, p. 105

[43] Idem, pp. 106-107

[44] Idem, p. 107

[45] Idem, p. 110

[46] Idem, p. 111

[47] Idem, p. 112

[48] Idem, p. 113

[49] Idem, pp. 120-121

[50] Idem, p. 122

[51] Idem, p. 123

[52] Idem, p. 124

[53] Idem, p. 129

[54] Idem, p. 129

[55] Idem, p. 131

[56] Idem, p. 132

[57] Idem, p. 134

[58] Idem, p. 135

[59] Idem, p. 137

[60] Idem

[61] Idem, p. 138

[62] Idem, p. 140

[63] Idem, p. 141

[64] Idem, p. 144

[65] Idem, p. 147

[66] Idem, p. 153

[67] Idem, p. 155

[68] Idem, p. 158

[69] Idem, p. 162

[70] Idem, p. 163

[71] Idem, p. 164

[72] Idem, p. 165

[73] Idem, pp. 167-168

[74] Idem, p. 169

[75] Idem, p. 170

[76] Idem, p. 172

[77] Idem, p. 178

[78] Idem, p. 179

[79] Idem, pp. 179-180

[80] Idem, p. 180

[81] Idem, p. 182

[82] Idem, p. 183

[83] Idem, p. 185

[84] Idem, p. 188

[85] Idem, p. 189

[86] Idem, pp. 190-191

[87] Idem, p. 191

[88] Idem, pp. 192-193

[89] Idem, p. 196

[90] Idem, p. 198

[91] Idem, p. 205

[92] Idem, p. 208

[93] Idem, pp. 211-212

[94] Idem, p. 212

[95] Idem, p. 214

[96] Idem, p. 215

[97] Idem, p. 217

[98] Idem, p. 218

[99] Idem, p. 221

[100] Idem, p. 223

[101] Idem, pp. 223-224

[102] Idem, p. 224

[103] Idem, p. 225

[104] Idem, p. 228

[105] Idem, p. 230

[106] Idem, pp. 230-231

[107] Idem, pp. 233-234

[108] Idem, p. 235

[109] Idem, p. 236

[110] Idem, p. 239

[111] Idem, p. 241

[112] Idem, p. 243

[113] Idem, p. 245

[114] Idem, p. 247

[115] Idem, p. 251

[116] Idem, p. 258

[117] Idem, p. 259

[118] Idem, p. 262

[119] Idem, p. 266

[120] Idem, p. 267

[121] Idem, p. 268

[122] Idem, pp. 275-276

[123] Idem, p. 276

[124] Idem, p. 278

[125] Idem, pp. 279-280

[126] Idem, p. 280

[127] Idem, p. 282

[128] Idem, p. 282

[129] Idem, pp. 284-285